Cette année, pour la première fois, j’ai décidé de profiter du fait d’être sur place, en Arménie, pour vivre une expérience nouvelle, inconnue et, je peux maintenant le dire, inoubliable. Parce que oui, c’est une expérience qui restera gravée dans ma mémoire.
Beaucoup de mes amis, présents en Arménie pendant la période du projet yerguir (projet humanitaire de la FRA Nor Seround), n’ont pas compris pourquoi je ne profitais pas simplement de mes vacances avec eux, autour d’une piscine à Erevan. Mais comment aurais-je pu me prélasser et faire comme si je ne savais pas que le projet avait lieu ? On parle, pour rappel, d’un projet destiné notamment à des enfants déportés d’Artsakh il y a trois ans, qui ont tout perdu. Pas seulement leur maison. Non. Certains ont perdu leur père, leur frère, parfois une partie entière de leur famille. Cette année, le projet prenait la forme d’un panagoum (camp). Sept jours. Sept jours de rencontres, de moments gravés dans ma mémoire et surtout d’un lieu rempli d’amour. Alors non, rester à Erevan n’était pas envisageable. Et vous savez ce qu’ils m’ont dit, mes copains qui ont préféré rester à Erevan ?
Ils ont regretté.
Regretté d’être restés autour de leur piscine et de ne pas être venus.
Participer au projet yerguir fut probablement l’une des meilleures décisions que j’ai prises au cours de l’année 2026. Bon. J’avoue que ce n’est pas exactement ce que je me suis dit les premiers jours sur place. Au début, je pense avoir surtout ressenti de l’incompréhension, accompagnée d’une sorte de syndrome de l’imposteur. Au fond, je suis qui, moi, pour venir ici et dire à ces enfants qui ne me connaissent même pas quoi faire ?
Personne.

Et puis, sans réellement m’en rendre compte, quelque chose a changé. Je me suis acclimatée à mon groupe, et particulièrement aux garçons à la fin de mon shark (rang). Je ne pense pas avoir participé comme «responsable », comme les autres Français l’ont très bien fait. Je crois que j’ai davantage trouvé ma place comme une copine, une engerouhi (camarade). Et en fait, c’est vraiment ce mot qui définit le mieux la relation que j’ai créée avec certains d’entre eux.
Pour la personne introvertie, timide et hypersensible que je suis, c’est probablement ma plus grande fierté de ces sept jours. J’ai réussi à créer quelque chose. À communiquer dans une langue que je ne maîtrisais pas vraiment, dans un mélange improbable d’arménien oriental, d’arménien occidental et du dialecte artsakhiote, quand vraiment plus rien ne fonctionnait, de langue des signes. Et ce n’était vraiment pas gagné, parce que mon fort à moi, c’est plutôt le français.
Mais finalement, l’amour n’a pas de langue.
Et encore moins de frontière.

Bref, après un démarrage assez chaotique, je suis parvenue, je pense, à me faire une place. Après, en vrai, comment ne pas aller bien quand vous avez un enger (camarade) Avak qui, tous les matins, voire plusieurs fois dans la journée, vient vous dire « bonjour » ? Ou quand vous passez votre temps à essayer de lui expliquer que « je m’appelle » et « je m’épile », ce n’est vraiment, mais alors vraiment pas la même chose ?
En attendant, son « verchin (dernier) bonjour », lui, c’était le pire.
Pendant ces sept jours, il y a eu Goshavank, puis une randonnée, même si pour celle-là, je ne sais toujours pas si je peux parler de « chance ». Il y a eu une initiation au rugby, des tassakhossoutioun (présentations) sur différents sujets, des activités, des discussions, des rires.

Mais finalement, ce n’est pas vraiment ça que je retiens.
Je retiens leurs sourires.
Leurs yeux qui pétillent.
Des expressions, des regards, des moments tellement simples qu’on ne pense pas, sur le moment, qu’ils vont rester. Et pourtant, aujourd’hui, ils sont gravés dans ma rétine.
Je pense qu’au-delà d’un simple camp, ce projet leur permet de se trouver, mais surtout de se retrouver.
De trouver qui l’on est.
Qui l’on veut devenir.
Mais aussi de retrouver des personnes de la même nation que soi. Des personnes qui ont vécu des choses similaires, qui comprennent parfois sans qu’on ait besoin de tout expliquer et qui nous ressemblent bien plus qu’on ne pourrait l’imaginer.
Retrouver sa culture.
Retrouver son chemin lorsqu’on s’est perdu.
Et surtout, ne jamais oublier qui l’on est.
Parce qu’il y a une chose fondamentale dont j’ai réellement pris conscience durant ces sept jours, dans la vie, il y aura toujours quelqu’un pour essayer de nous faire oublier qui nous sommes, d’où nous venons ou ce que nous voulons réellement.
Alors il faut se battre pour ce que l’on veut.
Et surtout, ne pas lâcher.
On dit souvent qu’il vaut mieux vivre avec des remords qu’avec des regrets.
Je n’ai aucun remords d’avoir participé à l’édition 2026 du projet Yerguir.
En revanche, je sais aujourd’hui à quel point j’aurais regretté de ne pas
avoir rencontré ces 130 visages.
Sept jours plus tôt, ils m’étaient inconnus.
Aujourd’hui, certains ont un prénom, une voix, un rire, une histoire.
Et finalement, peut-être que les deux mots qui résument le mieux ces
sept jours sont simplement ceux-là :
Projet Yerguir.
Tigranakert
📷 Vartan Agoudjian









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