Mouchegh Ichkhan, ce prince des lettres arménien

Dans le vaste répertoire littéraire de la diaspora arménienne, le nom de Mouchegh Ichkhan résonne avec une profondeur particulière. Poète, écrivain, journaliste et enseignant, Ichkhan a su capter l’essence de l’exil, de la nostalgie, et de la quête d’identité dans ses œuvres. Son œuvre, empreinte de mélancolie et de résistance, marquée par la diversité des genres littéraires auxquels il a adhéré, fait de lui une figure incontournable pour comprendre la littérature arménienne contemporaine et la condition arménienne. Embaumées des plus belles figures de style et alors qu’elles effleurent les règles élémentaires de la versification poétique et de la rédaction romanesque, les écritures de Mouchegh Ichkhan font transparaître des idées et des pensées qui régissent la vie des Arméniens dans le monde entier, faisant ainsi de lui ce porte-parole diasporique qui raconte et retrace une vie reflétant celle de milliers d’autres Arméniens et qui cantonne les vers les plus sublimes au nom des émotions de ses lecteurs. Cet article se doit ainsi de présenter cet écrivain de notoriété sidérale dont les œuvres, à l’instar des plus douces mélopées, devinrent les cantiques de la condition arménienne, voire humaine. 

De la naissance d’un poète à l’exil…

Né en 1913 à Sivrihisar, une ville de l’Empire ottoman non loin d’Ankara, Mouchegh Ichkhan (de son vrai nom Mouchegh Djenderedjian) a grandi dans un contexte marqué par les stigmates du génocide des Arméniens de 1915 avec une famille qui, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, a été forcée de fuir et de se reconstruire dans un nouvel environnement. Exilé en 1915, il parvient ainsi à survivre au génocide des Arméniens et s’installe finalement à Damas, capitale de la Syrie. C’est à ce moment-là qu’un épisode charnière s’introduit dans sa vie lorsqu’il y rencontre un professeur qui lui donnera le goût de la pédagogie et du métier de l’éducation. Cette rencontre fut tellement marquante et inspirante qu’Ichkhan finit par déclarer plus tard, avec une fierté mêlée de nostalgie et d’humilité : « Au lieu de devenir cordonnier, je suis devenu éducateur ». En 1928, il obtient finalement son diplôme élémentaire de l’École nationale arménienne de Damas et décide de se rendre en Chypre. S’ensuivent alors deux ans d’étude à l’Institut Éducatif Melkonian de Nicosie où il devient un élève du professeur Hagop Oshagan, considéré comme le père des écrivains et intellectuels arméniens les plus importants de la diaspora au XXe siècle.

À l’issue des deux ans de formation, il s’installe au Liban pour poursuivre ses études au séminaire arménien Nshan Palandjian, nouvellement formé par Levon Shant et Nigol Aghpalian (Il s’agit de l’actuel Collège Hamazkaïne Melankton et Haïg Arslanian). C’est au Liban que le jeune Mouchegh trouve alors refuge avec les siens, une terre devenue un foyer pour des milliers d’Arméniens en exil. En 1938, il se rend en Belgique pour suivre une formation supérieure à l’Université de Bruxelles jusqu’en 1940, date à laquelle il est contraint d’interrompre ses études et de retourner à Beyrouth.

C’est dans ce contexte de déracinement et de mobilité permanente, débutant par un exil à l’aube d’un génocide et suivi par une quête de réponse aux ambitions d’un meilleur avenir que seules les études supérieures peuvent fournir, que Mouchegh Ichkhan a commencé à écrire. Sa poésie, d’une grande sensibilité, reflète les tourments d’une telle mobilité et l’angoisse de la disparition de cette identité arménienne dans ce monde cosmopolite, tout en cherchant à retrouver une voix et une identité dans des sociétés qui semblaient vouloir les effacer. Ichkhan s’est ainsi retrouvé au plus près des communautés arméniennes de la diaspora pour découvrir les enjeux qui les tourmentent et découvrir leurs conditions de vie, en se lamentant sur le sort de son peuple désormais sans terres ancestrales ou en dépeignant avec mélancolie ce Beyrouth sous l’emprise d’une guerre civile. Ichkhan ne s’est jamais contenté d’écrire sur la souffrance ; il a aussi célébré la résilience de son peuple, la beauté des traditions arméniennes, et l’espoir d’un avenir où cette culture arménienne pourrait s’épanouir malgré tout.

… À l’avènement d’un pédagogue engagé

Outre sa carrière littéraire, Mouchegh Ichkhan a joué un rôle crucial dans l’éducation des jeunes générations arméniennes au Liban. De retour au pays des Cèdres, il se consacre à l’enseignement de la langue arménienne occidentale, œuvrant pour sa préservation face au nombre décroissant de ses locuteurs. Il dispense aussi des cours de pédagogie et de psychologie au séminaire Nshan Palandjian, organisant ainsi une carrière qui ne connaitra de fin qu’avec sa retraite.

Son travail dans l’enseignement n’était pas seulement académique, mais aussi un acte de résistance culturelle, une manière de transmettre une identité et une mémoire collective à une génération qui risquait de perdre le lien avec ses racines. Après tout, Ichkhan croyait fermement que la langue était le cœur de la culture, voire la véritable maison d’un Arménien, et que sans elle, l’arménité serait irrémédiablement affaiblie. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Ichkhan finit par se réconcilier avec le déracinement en déclarant dans l’un de ses célèbres poèmes que la langue arménienne constitue d’ores et déjà l’éternel demeure de ses locuteurs et qu’il suffit de l’utiliser pour se sentir chez soi :

« La langue arménienne est la maison

Et le refuge où le voyageur peut posséder

Un toit, des murs et de la nourriture. »

Traduit de l’anglais The Armenian Language is the Home of the Armenian, Mouchegh Ichkhan

Son engagement au sein de la FRA fera aussi de lui l’un des principaux auteurs de la cause arménienne, un engagement que l’on identifiera dans sa carrière de rédacteur en chef des éditions quotidienne et hebdomadaire d’« Aztag » (Organe de presse de la FRA au Liban) de 1941 à 1951, et dans ses ouvrages qui mettent en scène des protagonistes modestes, munis de noms se terminant par « -ian », et qui doivent mener une vie ardue à l’image de la condition arménienne. Cela dit, il suffit de lire ses pièces de théâtre et feuilleter ses romans pour voir que ces personnages sauront retrouver des solutions, seront confrontés aux questions historiques, psychologiques, sociales et morales suffisamment complexes mais garderont toujours l’espoir et parviendront à reconstituer tout ce qui, auparavant, participait à la vie quasi-idyllique d’antan.

Une œuvre intemporelle

Mouchegh Ichkhan ferme ses yeux et nous quitte le 12 juin 1990, à Beyrouth. Il sera inhumé, dans les jours suivants, au cimetière des Arméniens de Bourj Hammoud (image ci-dessous). En raison des bombardements massifs lors de la guerre civile libanaise, seule une poignée de personnes ont pu assister aux funérailles de ce poète qui a conquis le cœur de milliers de personnes, des enfants qui ont récité sa Lettre au Père Noël (Նամակ կաղանդ պապային) aux musiciens comme Arthur Meschian qui a fait de ses poèmes des chansons mélodieuses, comme Ils disent (Ասում են).

Pierre tombale comportant le nom de Mouchegh Ichkhan

Les œuvres d’Ichkhan sont aujourd’hui considérées comme des classiques de la littérature arménienne de la diaspora. Ses poèmes et ses récits continuent d’être lus et étudiés, non seulement pour leur valeur littéraire, mais aussi pour la manière dont ils capturent l’essence de l’expérience diasporique. Ses articles publiés dans la revue littéraire « Pakine » feront de lui l’écrivain qui n’oscille plus entre des genres littéraires spécifiques mais qui fait de tout genre qu’il découvre sur son chemin un bon moyen de faire passer un message. Son style, à la fois lyrique et épuré, parvient à exprimer des émotions complexes avec une simplicité désarmante.

Ichkhan a laissé derrière lui un héritage littéraire qui transcende les frontières géographiques et temporelles. Ses écrits parlent de l’exil et de la mémoire, des thèmes universels qui résonnent encore aujourd’hui, dans un monde où les migrations forcées et les déracinements continuent de marquer des millions de vies.

Le répertoire pédagogique élaboré par Ichkhan est également assez sollicité par les établissements scolaires arméniens de la diaspora, à l’instar du Collège Hamazkaïne Melankton et Haïg Arslanian au Liban (où il fut d’ailleurs un enseignant), avec des manuels de langue arménienne qu’il rédigea en tant que professeur pour partager son amour du langage et des règles de grammaire ou d’orthographe avec ses élèves, en espérant les voir devenir les poètes brillants de la société. Pour exprimer sa gratitude et rendre hommage à ce grand pédagogue, le Collège Hamazkaïne Melankton et Haïg Arslanian a même décidé d’installer un bas-relief en bronze de Moushegh Ishkhan à l’entrée de l’établissement, pour redonner vie à la bienveillance de cet enseignant qui accueille ses élèves chaque matin.

Un poète pour l’éternité

Mouchegh Ichkhan est plus qu’un romancier, poète, dramaturge, journaliste ou enseignant de la diaspora arménienne ; il est un symbole de la littérature humaine réaliste établie avec des anecdotes vécues. Son œuvre, profondément enracinée dans l’expérience arménienne, atteint des sommets universels en abordant des thèmes tels que la perte, la nostalgie, et la quête de soi. Pour les Arméniens du monde entier, celui-ci reste une voix puissante qui incarne l’espoir et la résilience, un pont entre le passé tragique et un avenir porteur de promesses. Son influence perdure, et son message continue d’inspirer ceux qui, comme lui, cherchent à préserver leur culture tout en naviguant les eaux troubles de l’exil.

La jeunesse, rassemblée autour du Nor Seround et de son organe de presse Haïastan, doit continuellement s’inspirer de l’œuvre et de la vie de ce monolithe des lettres en raison de son profond engagement envers la préservation de l’identité culturelle. Son parcours illustre l’importance de la mémoire collective et la force de l’expression artistique pour défendre les valeurs et les droits d’un peuple. Son œuvre littéraire, riche en poésie et en prose, incarne des idéaux de justice, de liberté, et d’amour pour la patrie, offrant aux jeunes générations un modèle de persévérance et de d’abnégation. S’inspirer de Moushegh Ishkhan, c’est aussi s’engager à protéger et à enrichir son héritage, tout en contribuant à la construction d’une société plus consciente et solidaire.

Peno HM